Une enfance au paradis
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La mienne était une malouinière du XVIIIe siècle. J’y ai appris le goût de l’autre, le bonheur de recevoir, de nourrir, de prendre soin. Chez nous la sonnette de l’entrée retentissait de jour comme de nuit car mon père était médecin, ma mère accueillait les patients. C’est tout Cancale qui entrait chez nous, des vies pêcheurs et de marins, des femmes au caractère bien trempé qui portaient tout sur leurs épaules et puis, des enfants canailles. Mes parents adoraient recevoir. Ma mère entrait en cuisine, ouvrait le placard aux épices rapportées de voyages lointains et mettait les moules à cuire avec un peu de cerfeuil ou de cumin. Quelque chose se modifiait dans l’atmosphère qui s’emplissait d’effluves parfumés et d’une joie un peu fiévreuse.
Tout Cancale entrait chez nous. Mes parents adoraient recevoir 
Pour moi la mer c’était des aventuriers célèbres et je voulais bien sûr devenir l’un d’eux alors j’apprenais à situer l’Indochine, le Tonkin, le Pacifique, Terre Neuve, l’Amérique, le cap Horn… A l’école, les parents de mes copains étaient matelots, armateurs ou bien ils travaillaient aux huîtres. Pour beaucoup la vie était rude, tous les matins la maîtresse mettait un sucre sur le poêle pour masquer les odeurs. Je les entraînais à la maison, on grimpait aux arbres et on mordait dans  de grandes tartines de beurre salé saupoudrées de chocolat avant de cavaler jusqu’au chemin des douaniers qui borde la falaise.   
Je voulais devenir un de ces aventuriers célèbres qui me faisait rêver 
Je passais mes vacances à Rennes où mon grand-père tenait une épicerie qui sentait le café, le poivre et la cire. Il m’expliquait que les épices étaient l’âme du voyage et qu’avant leur découverte, nous devions nous contenter d’une cuisine terriblement fade. Et puis il m’emmenait au château des Verrières. Là-bas c’était le paradis, on ne faisait jamais d’omelette sans ajouter un peu de ciboulette du potager ni sans donner un tour de moulin à poivre. On rinçait les fraises chauffées par le soleil à l’aide d’une pompe d’où l’eau jaillissait glaciale avec un fort goût de fonte qui enveloppait le fruit. Une sensation que j’ai retranscrite beaucoup plus tard dans la poudre Défendue. Tous les samedis matins, ma grand-mère m’emmenait au marché des Lices, l’apiculteur me donnait des bonbons au miel, le charcutier de l’andouillette, je m’enivrais des odeurs de légumes et de fruits frais, de toute cette bienveillance qui enveloppait mon enfance. 
On ne faisait jamais d'omelette sans ajouter de la ciboulette du jardin 
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